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Le brouillard
noie les sapins dans sa nuit.
Sombre est la forêt.
Sombre est la vie.
Le long chemin
Monte sans fin
Entre le silence des pierres.
Solitaire.
Soudain, une lumière filtre des cieux,
Et chasse la brume dans les creux.
Lentement, comme fleurs au printemps,
Apparaissent des hauts sommets blancs.
Devant eux, au milieu d'un pré fleuri,
Autour d'une table en bois grossier,
Un groupe de jeunes gens est assis.
Ils bavardent, ils boivent, et chantent, et rient,
Comme de bons vieux amis.
Sans se soucier de rien ; c'est de leur âge,
Sans voir le majestueux paysage.
Certains dessinent au fusain,
D'autres composent des quatrains,
Ou se tiennent fort par les épaules
En racontant des histoires drôles.
Mais déjà la brume se lève...
Et j'entends encore leurs rires, leurs chants, leurs
rêves...
11/01/2001
©Bernard Riebel
Mon corps est
dur
Et mon cur aussi.
Sur la tête dune montagne,
Je me suis assis
Il y a longtemps, très longtemps,
Pour me reposer,
Après ma naissance, échoué.
Avant larrivée des êtres sur deux pattes.
Locéan est venu rongé mes pieds,
Puis il sest retiré.
La pluie, le vent, le gel mont usé ;
Les racines des frères verts mont creusé,
Mais je me dresse toujours là,
Un peu plus petit, un peu plus vieux,
Certes !
Mais je conserve ma forme,
Hénaurme !
Et je vous survivrai tous, aussi nombreux et agités que vous
êtes,
Car je suis toujours aussi fier et fort,
Fort comme un roc.
Un jour, cependant, il ne restera plus rien de moi.
Alors, comme tout ce qui a vécu dans cet univers, je serai
mort.
17/01/2001
©Bernard Riebel
Il n'y avait plus assez d'enfants,
Dans ce hameau de forestiers.
L'école a donc été fermée,
Voilà déjà plus de trente ans.
Depuis elle est abandonnée.
Mais tout est resté comme avant...
Les bancs de bois tachés d'encre.
Les plus beaux sont au dernier rang,
Là où régnaient les vrais cancres.
Aux murs quelques images fanées,
Déchirées.
Dans une armoire, des livres perdent leurs feuilles jaunies,
Comme en sèment dehors les tilleuls sous la pluie.
Et, sur les meubles desséchés, la poussière des ans
Guette dans les coins, les toiles d'araignées.
Non, vraiment rien n'a changé.
Evidemment, il manque le plus important :
Quelques petites têtes rondes,
Et une belle maîtresse blonde.
A part cela...
Maintenant tout est mort et gris,
Il n'y a plus de rires ni de cris.
Seuls bruissent encore ces quatre mots
Oubliés au bas du tableau :
"Revené cent faute jeudi."
Soudain un éclat entre les lattes du plancher
Attire mon regard étonné.
Ainsi il existe encore une chose qui brille,
Est-ce Dieu possible, dans cet univers sans vie ?
Je m'approche, me penche... Mais c'est une bille !
Une bille de verre qui s'est nichée là dans le parquet grossier.
Grâce à un crayon, elle est libérée.
Alors je la reconnais : jaune, orange et bleue.
C'est la mienne ! Cette agate, je la reconnais entre mille ;
Je l'avais perdue et je la retrouve aujourd'hui.
Entre mon oeil et le soleil, elle scintille mes rêves,
Mes racines aussi...
Mais surtout, au plus profond d'elle,
M'attend la lumière universelle
Qui m'ouvrira la porte des étoiles
Vers le paradis.
29/01/2001
©Bernard Riebel
Et c'est ainsi que, mon bon vieux temps,
Toi à l'extérieur si arrogant,
Ici, tu as enroulé ton fil.
Humblement.
Un jour,
Tu as dû t'incliner, vaincu par l'ultime dimension :
Amour.
Dans cette belle abbaye,
Depuis cent ans,
L'une après l'autre,
Dix, vingt, puis cent...
De partout, sont venues,
Et plus jamais ne sont reparties.
Les moniales.
Certaines reposent au milieu du monastère,
Elles vivent au coeur des prières
De leurs soeurs qui, sans relâche,
S'activent dans le travail, la louange,
L'action de grâce et l'intercession
Pour tous les hommes, nos frères.
19/03/2001
©Bernard Riebel
Je n'oublierai jamais le doux mystère
Du soir,
Dans la chapelle du hameau.
Bancs cirés, arabesques sur les pierres,
Cierges allumés et vieux carreaux
De faïence aux murs,
Mêlaient avec tendresse leur chaude odeur.
Le prêtre se tenait droit devant l'autel.
A l'harmonium, mon instituteur penché sur ses notes,
Etudiait le prochain morceau.
Léger souffle de vent.
Quelques frémissements
De pages froissées.
Alors, serrés les uns contre les autres,
Avec la chorale nous chantions
En choeur.
Et, à la fin de l'office, la dernière prière
Du jour,
Demoiselle de velours,
Cueillait par la fenêtre ouverte du vitrail,
L'hostie rouge du soleil luisant de corail.
23/03/2001
©Bernard Riebel
Nous étions assis sur le rocher du nain.
Tous quatre, nous regardions au loin,
Vers le ciel, jusque dans l'espace infini...
Nous attendions, libres de toutes pensées, unis,
A la frontière des grands univers,
Que ton voile vienne nous prendre dans son sillage,
Pour l'ultime voyage.
Puis tu es venue,
Amie,
Comme tombée des nues,
Fleurie,
Glissant ton léger serpent de satin
Entre le silence spatial de nos mains.
Suspends ton vol, et viens te lover dans nos bras sur nos genoux pointus...
Ohé ! Faucheuse éternelle, poisson volant à tire d'aile !
L'intimité de nos vieux corps ligotés te plairait-elle ?
Ecoute comme ton chef d'orchestre se repose,
Dans son hamac de nuages bordé de roses.
Il est heureux, car le balancier des horloges se tait,
Et les pulsations du quartz qui songe, et la dérive des continents,
Et le rythme des musiques, et le battement des coeurs en dormant...
Goutte d'eau suspendue à quelque granule de sable,
Le soir nous évapore dans les brumes de ta fable.
L'oubli embrasse le sommeil,
Avant le sublime réveil,
Lorsque au pied du berceau blanc,
Doucement, un gros diamant
Vient rouler sur le plancher
Des longs siècles écoulés...
Dans le jardin résonnent les chansons enfantines.
Elles esquissent sur l'herbe des rondes de couleurs divines.
"Venez danser, ensuite vous aurez des tartines !"
Et déjà, au creux du coude, vient me chatouiller le miel,
Et dans ma mémoire, doux vertige, le goût de la cannelle,
Du malt, du cacao, de la réglisse m'interpelle.
Nous jouons à attrape-moi, à saute-mouton.
Nous humons les champignons qui sont tous bons,
Et à tous les fruits aussi, on peut y goûter ?
Mais oui pardi, à tous, sauf à ceux du pommier.
Si tu y croques, tout sera à recommencer.
23/03/2001
©Bernard Riebel
Arbres au
bord de l'eau, un peu pliés pour mieux s'y mirer,
Au fond, dans la fraîcheur, vos charmes se reposent,
noyés.
Arbres à l'habit blanc, se balançant au vent,
Paresseux sur les tendres clairières, ne se tuent pas au
boulot.
Arbres craintifs des marais verts, qui tremblent et frissonnent,
Les pieds dans l'eau, votre corps à la fièvre
s'abandonne.
Arbres sans chaînes qui s'élèvent loin au-dessus
du sol,
Dans les airs, êtres étranges, s'envolent en une longue
farandole.
Arbres, votre coeur n'est pas de bois,
Vous avez un idéal, le ciel votre roi.
11/05/2001
©Bernard Riebel
Cette nuit,
nous allumerons la terre et le ciel,
De mille feux !
Nos disques enflammés jetteront mille étincelles,
Dans les cieux !
Et de terre,
Un gigantesque feu de bois s'envolera
Par-dessus les sapins. Il allumera
Le front étonné des rochers,
Le flanc de la biche fascinée,
Et la queue du renard qui s'enfuit.
Mais aussi,
Les oiseaux dans leur nid charmant,
Les danseurs se tenant par la main,
Les visages rougis des musiciens,
Et les yeux brillants des enfants
Qui, doucement, retiendront l'incendie
Captif, derrière leurs paupières assoupies,
Pendant que la lumière divine éblouira les
coeurs.
29/06/2001
©Bernard Riebel
Dieu merci, Ergersheim est bien situé.
Allongé au bord de la plaine du Rhin,
Il s'adosse aux collines couvertes de vin.
Sa tête est au soleil, et dans l'eau fraîche s'étirent ses pieds :
L'un dans la Bruche, l'autre dans le canal.
Ses orteils batifolent avec des poissons argentés:
Perches, goujons, carpes, gardons, truites et même saumon !
Quand vient l'époque bénie des vendanges,
Il frétille de joie dans ses caves et granges.
Quelle animation !
Des véhicules de toutes sortes parcourent ses artères,
Pétaradants et vrombissants, accompagnés de discussions et de chants,
Parfois.
Il se remplit le ventre de toutes les récoltes de l'année.
Il sait aussi que dans peu de temps, à la nuit tombée,
Sa tête tournera des premières effluves du jus sucré
Qui fermente.
Alors il peut s'endormir pour tout l'hiver,
Sous un épais manteau blanc,
Parfois.
Il se réveille souvent tard, au dimanche de Pâques,
Quand les enfants parcourent ses prés
A la recherche des oeufs, des lièvres et des poules en chocolat.
Tout fier, dans ses jardins et ses vergers, il met ses habits blancs.
Sa fleur à la boutonnière, il attend l'été tranquillement.
Ah oui ! vraiment, je vous le dis, Ergersheim est bien situé.
Ce village n'a pas fini de s'amuser.
26/07/2001
©Bernard Riebel
Dans son
cartable neuf, j'ai rangé son premier cahier,
Son ardoise, son livre de lecture garni de mots géants.
Il a dix fois ouvert et fermé sa trousse, excité...
"Demain, j'irai à la grande école !" dit-il
fièrement.
Il dort.
C'est la dernière nuit de sa petite enfance.
Dans son sommeil, il me paraît si frêle, et
pourtant...
Les cloches au loin serrent mon coeur étrangement. Je pense
:
De quitter l'école des bébés, il est très
impatient.
Adieu les
carrés que l'on découpe dans du papier écru.
Adieu les rondes, le tas de sable et les marionnettes.
En sus du calcul et des belles lettres, quelles conquêtes
feras-tu ?
Un petit enfant, deux petits enfants, trente petits enfants,... un
maître !
18/09/2001
©Bernard Riebel
Ton lieu
forme un nid entre les sillons
D'oiseaux et de pierres,
D'onde et de lumière,
Au bel azur giclant ses doux rayons.
Chacun vient à ta source.
L'onde chante posée dans un coin,
L'onde cherche tout bas sa course
Aux vifs étourneaux du matin.
Sainte Anne murmure à l'aimé, avance
Dans les vignes, le cortège de pèlerins.
La clarté de sa mémoire devance
Les champs d'amour au bord de l'écrin
Des labours de chants au coeur du divin.
HEILIGI ANNA
Din Ort esch
ä Necht zwesche de Zacke,
Von Vejel un Stäen,
Wasser un Licht.
Dorich'm breite Hemmel spretze dini Strahle.
Jeder kommt an dini Quall.
S'Wasser sengt an'm Eck,
S'Wasser sücht liesli siner Läuf,
An de frohe Starre vom Morje.
Heiligi Anna büchpersch ans Ohr,
En de Rawe, d'Prozession von dine Pilger,
Din Gedachtnis blejit vorne
An de Falder voll Lieb, am Rand der Starne,
En de Aüje ganz trieb, em Gsang voll Traane.
13/10/2001
©Bernard Riebel
Aujourd'hui,
c'est le jour des cerises.
A la même période, chaque année,
On guette ce temps de convoitise.
D'abord on se rend à Otterswiller,
Où Germaine nous a mitonné
Des plats copieux et raffinés.
Enfin, vient le départ dans la joie,
Et même avec un peu de soleil
Qui joue à cache-cache derrière les nuages.
Nous nous lançons à l'assaut des vergers :
Haeje, Herregarte un Bantzeheh !
La vue est magnifique du haut des cerisiers !
Elle se perd au loin, dans les nappes de l'horizon.
Plus près, des couleurs comme sur une toile :
Le vert sombre des forêts, les toits rouges des maisons,
La tendresse des prés fleuris, s'étalent.
Mais sous les arbres, où jouent les parcelles d'ombre et de
lumière,
Se présente le plus charmant des tableaux :
Une fillette aidant son grand-père à plier les branches
basses,
Pour en cueillir et manger les cerises.
Exquises !
09/11/2001
©Bernard Riebel